The End



Il allait même jusqu'à affirmer, avec une violence croissante, qu'un talent intègre, dans une époque comme la nôtre, dont les racines mêmes sont pourries, a le devoir de s'abstenir. Mais il y avait un point où il se trahissait : alors même que des affirmations aussi catégoriques sortaient de sa bouche, on entendait de plus en plus fréquemment sortir de sa chambre des echos de Wagner [...] Lorsqu'il lâchait la plume ou le crayon, qu'il venait de prendre en main, c'était maintenant comme un sublime sacrifice.
ROBERT MUSIL

SURVIVRE...

Nous estimons fort important qu’une personne soit de droite ou de gauche, de tempérament libéral ou conservateur, apôtre de la libre entreprise ou du socialisme. Nous ne voyons pas que, très souvent, nécessité fait loi, enjoignant à chacun d’agir de la même façon- ou à quiconque s’inquiète de survivre.

John Kenneth GALBRAITH.

Le Temps des Incertitudes.


-Taxi !
L' homme, barbu, freina net. Je montai et lui indiquai ma Destination. Si, sur le coup, m’avait-on demandé pourquoi avoir tant appuyé sur l’amorce du mot « destination », prononcé en majuscule, à supposer que la chose était possible , de rendre donc les lettrines ainsi oralement, je ne saurais quoi dire, mais maintenant que j’y pense, ce devait être l’assurance avec laquelle l'homme roulait-il et surtout la vitesse : à tombeau ouvert, son inénarrable barbe y était aussi et même pour beaucoup dans l’étrange sentiment qui m’assaillit alors, fait d’insécurité et de peur . Le discours que débitait une voix ferrugineuse depuis une station radio, de par sa teneur, d’un âge révolu, un mélange de fatalisme et de misonéisme, légitimait à mes yeux la façon de conduire de l’homme, qu’en gros et pour ne s’en remettre qu’aux présupposés de ce discours, seul nous arriverait ce qui devait nous arriver et dès lors, à quoi bon le port de ceinture, le rétroviseur, le respect des feux de signalisation … et pour autant qu’on veuille bien jeter un coup d’œil dans le coffre du taxi en question, on ne s’étonnera guère à ce que la roue de secours n’y soit pas. Bref, tout chez l’homme disait qu’il vivait en parfaite harmonie avec sa grille fondamentale et c’était, bien entendu, à son honneur. Je ne me serais pas permis cependant de jouer au « back-seat driver », en le mettant en garde contre tel ou tel danger, une trappe par exemple, un dos d’âne ou des enfants qui jouaient au ballon le long de la chaussée… de son côté, le chauffeur aurait usé volontiers de l’expression « chien de faïence » à mon encontre, tant j’étais taciturne, pudique. c'est que j’avais peur. Vous comprenez…

A peine m'étais-je posé la question de savoir, si dans l’esprit de l’homme, la foi et le code de la route ne pourraient-ils pas faire bon ménage selon ladite grille fondamentale, que déjà une réponse positive fort heureusement, me fut fournie l’instant même de la formuler. L’homme ralentit, stoppa et se recueillit un moment, quand bien même rien ne l’y obligeait, la voie étant toute à lui, libre parce qu’à sens unique. Seulement voilà, nous étions sur l’autoroute et que loin devant, sur l’autre voie passait lentement une procession funèbre. Enfin les deux réunis, la foi et le code de la route, qui s’épousaient, un peu à la manière du rouge et du noir, me disais-je, mais sans Stendhal pour fixer le moment.

Un instant son portable sonna.

-allô ! Oui… j’arrive !

Le temps d’en finir avec son appel, court comme tout et déjà que le petit taxi, une Fiat Sienna, partit en trombe, avant même que la procession funèbre ne fusse tout fait arrivée à notre niveau. « C’est madame ! » me dit-il comme pour me signifier que dans ses habitudes, son honorable bourgeoise avait le primat sur tout, y compris sur ses éventuels clients et, à l’occasion, sur les processions funèbres aussi. Je ne me faisais alors aucune illusion : Il allait d’abord la reprendre chez elle, à la maison donc et par la suite me déposer moi ,son client dans la foulée… A vrai dire, je ne m’étais senti outré en aucun moment d’avoir passé en second, non que je fusse sensible à l’argument de l’homme, mais à la métaphore utilisée :

-vous savez, depuis ce foutu code de la famille, l’on n’appelle plus sa femme par son prénom, entres Marocains, mais par « le Ministère de l’Intérieur » et ne me dites pas que vous ne l’avez jamais utilisé, vous…

J’allais lui dire que dans mon cas, il n’en était absolument rien, simplement pour cause de célibat et que le terme consacré chez nous autres célibataires tout aussi marocains était plutôt, tant qu’à rester sur le registre ministériel « Le Ministrère des Eaux et Forêts ». Je n’osais le lui dire, eu égard à sa barbe de patriarche. Il stoppa enfin et, pour aviser son « honorable femme » de son arrivée, de notre arrivée en fait …dut-il lui biper. Passa alors un temps à attendre. Rien. « Elle fait la désirée » me lança-t-il, pour égayer l’atmosphère de plus en plus pesante. J’en étais encore après la métaphore évoquée, l’étudiant de près. Elle ne me disait rien, la métaphore, ou alors qu’en l’utilisant, on était quelque peu nostalgique à une certaine époque où monsieur Basri chapeautait pour ainsi dire de main de fer ce ministère et bien d’autres encore, avec la facture que tout le monde connaissait alors . En somme, « le Code de la Famille » sonnait dans l’oreille du chauffeur comme une « passation de consigne » d’un sexe à l’autre et dans le cadre du couple marocain, il incombait décidément à la femme de "porter la culotte".

-La voilà ! Enfin …

Je me ressaisis. Ajustai ma cravate ainsi qu’il l’aurait fait tout cicisbeo qui se respectait et qui se savait en présence d’une femme mariée dont il espérait tirer une ou deux estampes japonaises. Je jetai un coup d’œil furtif sur « l’honorable bourgeoise ». J’en fus tout bonnement foudroyé. Incroyable ! Je me faisais tout petit alors, priant pour mon âme ainsi que pour celle de Salmia, « l’honorable bourgeoise » s’il arriverait à l’homme d’avoir vent de ce qu’il en avait été de son honneur, avec moi comme avec tant d’autres, les moustachus comme les imberbes , voire les glabres . Elle vint vers nous et, à ma vue, arbora un de ces sourires qu’ont les femmes qui n’ont absolument rien à se reprocher. Moralement. Elle alla dans son assurance jusqu’à m’appeler par mon nom et me gratifia même d’une bise. Pour cela, j’ai dû sortir du petit taxi et une fois la bourgeoise bien installée sur le siège arrière, je claquai fortement les portières et regagnai le mien de siège. Le plus gentiment du monde.

-Je suppose que tu as encore une fois menti ! L’apostropha-t-elle en souriant. Ne serais-je pas par hasard votre vertueuse et honorable épouse ?

-Que Dieu me pardonne pour avoir menti au monsieur! Je voulais seulement rentabiliser au maximum ma course, faire d’une pierre deux coups. Je tiens à survivre, moi! Tu sais ...? Lui répondit-il.

-Oui ! Sauf que, que depuis le temps le pardon n’est plus du ressort de Dieu, mais plutôt de celui de son prochain, votre client. Tu sais ? il faut bien vivre, au-delà de ses convictions respectives. Tu me faisais le maquereau par moments certes, et c'est tout à fait compréhensible, la vie étant ce qu'elle est, dure pour tout le monde, mais au moins n'essaie surtout pas de vendre quelque image que ce soit de toi, qui impliquerait Dieu en personne. il faut bien vivre! tu disais et je le sais, mais moi, je ne me leurre point. je suis une pute et je ne m'en cache pas.

Je regardai l’homme. C’était à lui de se faire petit alors…


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Cicisbeo : en anglais, homme affectionnant les femmes mariées.

estampe japonaise : aventure extra-conjugale

9UIDER, UN ANABAPTISTE DE CHEZ NOUS

Le poison, c’est l’apparition goutte à goutte de nouvelles conceptions en morale, en art, en politique dans le sein de la famille, les journaux, les livres et les relations sociales. Robert MUSIL

-Sans être chrétiens, nous autres Marocains, nous sommes d’authentiques anabaptistes !

Disait l’homme, un sexagénaire au blanc-bec qui voulait lui apprendre comment un bon musulman se doit de faire pour accomplir sa prière : la paume de la main droite sur le revers de la main gauche, orteil contre orteil, en rangées serrées pour ne laisser au Satan le loisir de se mettre entre eux, ainsi qu’il le réclamait je ne sais plus quel cheikh sur une K7… Sauf qu’aux yeux du vieux, il y avait dans la façon de faire du jeune homme quelque chose de désobligeant, de transcendantal. Une façon qu’il devait certainement à son modeste niveau d’instruction qu’il voulait accommoder, coûte que coûte, avec un certain prosélytisme religieux de plus en plus ambiant, à la prédication. Ce qui revenait à dire, pour le vieux, que le jeune voulait lui montrer où étaient situées les vignes de la famille et d’une certaine façon, lui apprendre à faire aussi, pendant qu’il y était, des grimaces. Ce qui était proprement intolérable, eu égard à l’âge du monsieur, la soixantaine bien sonnante et celui du jeunot, à peine la vingtaine !

Il faut dire que la scène eut lieu au sortir de la mosquée. Quelques moments avant, les deux hommes faisaient leur prière côte à côte. Le jeune homme tenait à coller son petit orteil contre celui du vieux. Ce dernier, pour avoir été élevé à procéder autrement au rituel, et l’avoir pratiqué ainsi sa vie durant, désapprouva les sollicitations du petit, cherchait à tenir le jeune homme à distance, à quelques centimètres. Une fois dehors, ladite prière accomplie tant bien que mal, le jeune homme voulait lui faire la leçon. Mr. 9ouider, le vieux en question, lui prêta l’oreille, se suffisant de réajuster son béret, chaque fois que le jeune lui en racontait une, parce que telle était l’idée du prêcheur sur la k7 audio et que si le cheikh le disait, c’est que c’était vrai. C’aurait pu s’arrêter là, n’était-ce que le jeunot signait et persistait.

- Ecoutez moi ! Fiston, cela fait maintenant 53 ans que je fais mes prières de la sorte : les mains ballantes avec, comme tout le monde par ici, les petits orteils un tantinet distanciés de ceux de mes voisins immédiats et ce tous les jours, sauf cas majeur. Et ce n’est pas maintenant qu’on va me ré-islamiser. Cela ne se fait pas ! Voyons …

- C’est qu’avec le temps, des impuretés s’étaient incrustées dessus le rituel qu’un renouveau de la pratique religieuse s’impose. Si tu l’as remarqué, y en même qui se défont de leur culottes pour y aller ! c’est plus une mosquée, plutôt le hammam

- Ah, je vois ! c’est là le signe distinctif de nos frères les chleuhs, mais pour ça, tu dois savoir que dans le temps, ils avaient deux tenues, une pour vaquer à leur préoccupations de tous les jours et une autre pour accomplir la prière. Ce que tu as remarqué n’en est qu’une survivance qui remontait à l’époque des Almohades. Une grande dynastie si tu savais … mais s’ils le font c’est par souci de pureté.

- Quoi que tu en dises, nous devons prier en rangs serrés pour que Satan ne s’immisce pas entre nous, croyants

- Mais pourquoi ne pas le laisser plutôt prier avec nous et que l’on finisse une fois pour toutes avec tous les drames, tous les crimes du monde qu’on lui met faussement sur le dos et puis, à ma connaissance, il n’y a aucune plainte enregistrée contre Satan, dans quelque tribunal que ce soit ; il n’y en a que pour des hommes comme toi et moi, de ces atrocités…

- Je vois … alors, dernière question : pourquoi 9ouider, ton prénom, alors que tout bon croyant ne saurait s’accommoder d’un diminutif. Le prénom Abdelkader ne te plaît-il pas ?

-Certes, nous nous donnons volontiers de ces prénoms à la résonance pleine de foi, mais depuis le temps, nous nous étions arrangés pour que ces mêmes prénoms, aussi pieux, aussi vénérés, soient aussi des plus courts, des plus abrégés et ce comme préalable à la foi totale. On se prénomme 9ouider, dans un premier temps en guise de simple pétition de foi et le jour où l’on aura tout à fait la foi, alors là on prendra le prénom en entier. Ce qui n’est pas encore mon cas …

-comment ?!!! tu n’as pas encore la foi en Dieu !!!

-je suis seulement musulman, mais de là à dire que j’ai la foi, que je suis mu’min, croyant, il y a tout un chemin qui me reste encore à faire ! un peu comme « al a3rab », dans le coran…

Amours félines

If you hold a cat by the tail you learn things you cannot learn any other way. Mark twain


-De ma vie de pute, je n’ai vue de femelle aussi catin, aussi dépravée que toi ! Mimi …


C'est Mme S*** qui parla ainsi, une prostituée notoire, un brin de jalousie dans la voix, à l’adresse d’une petite chatte qui venait juste de se faire sabler apparemment pour la première fois dans sa vie, une débutante donc, une pucelle, une heure durant par les chats du secteur, tous les chats du secteur je veux dire, Griba en tête. A vrai dire, pour mon grand désespoir, je n’ai pu voir Mimi à l’œuvre dès le début de son exploit - c’en est vraiment un, à en croire les spécialistes alors présents dont, entre autres, Mme S***. Et je regrette car c’aurait pu m’intéresser au premier degré, moi qui n’ai de ma vie vu d’amours félines, même pas à la télé, dans un documentaire animalier par exemple. Du sexe, je ne saurais m’auréoler d’aucune autorité outre que celle que me dicte ma pratique personnelle, aussi modeste soit-elle et les quelques conseils prodigués par Cheikh el Kardaoui, l’autre dimanche sur Al Jazeera. Dieu serait donc allé jusqu’au bout dans sa volonté : m’épargner cette expérience mais, en même temps, me faire vivre quotidiennement celle de Bouddha, climatiseur en plus, depuis la voiture, un taxi, sur le chemin de mon travail, des gens dormant à même le sol, des enfants délaissés, la faim, la misère, la dèche... Mais comment se fait-il que de ces scènes, je n’ai rien vu jusque-là et quand Il m’en donne à voir, dans Son immense mansuétude, c’est une monstruosité, un cas d’espèce. Mimi la chatonne.




Entre-temps, Mimi est devenue une curiosité locale. La star du bar. Sa vedette attitrée. On y va seul ou en groupe, motorisé ou en pédibus, pour voir se re-produire la chose, le miracle, l’oracle miaulant. Un peu comme à Bouya Ommar, cependant le kil en bâton de pèlerin. Le spectacle tient tant de la gageure, vaut le détour et toutes les étrennes du monde. En cette fin d’année. De peu, Mme. S*** allait lui dire, tel le Cardinal Hippolyte d’Este à l’Arioste, son protégé disait-on : « Mais Diable ! où est-ce que vous avez pris toutes ces folâtreries ! ». La chatonne était bel est bien la protégée de madame. Malheureusement pour elle, madame n’était pas un de ces montres sacrés pour l’immortaliser en un trait, une formule, quoi l’éternité ! la postérité… juste des volutes, quelques langues déliées, ivrognes et le téléphone arabe pour donner à Mimi droit à ses dix minutes de célébrité. Il en avait été ainsi, le temps d’aimer. Chaleur que tout cela !

La tantième bière à la main, je décela dans le spectacle gracieusement offert par Mimi et ses complices, quelque chose qui relevait plus de L’Histoire des idées, dans ce qu’il a de lacunaire, d’impénétrable qu’une simple mécanique du désir, actionnée en l’occasion par, dirait Musil, « Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. ». C’était ça aussi, les appréciations des témoins oculaires, quoique pauvrement formulées. Si tel était le comportement de Mimi, disaient-ils, c’était dû au fait que nous étions en hiver et qu’à l’hiver, l’instinct de conservation est particulièrement à l’œuvre, chez ce genre de félins …

« Ah ! c’est la saison des amours… » Disaient-ils tous, unanimement, mais une fois attablés ils ne pouvaient s’empêcher de commenter le spectacle d’après leur référentiel respectif, leur grille fondamentale : accabler la chatonne en chaleur de tous les maux. Le scandale c’était bien évidemment Mimi. L’opprobre aussi. Sans ses travers, ses mœurs permissives, les félins du secteur seraient tous tranquilles à l’heure qu’il était, chacun dans son coin à se prélasser, à se pourlécher la robe. Mais que voulez-vous ! il n’y a pas de fumée sans feu, et dans ce cas bien précis et pour autant que l’on se fie à la morale, à Dieu, aux apôtres, seule Mimi était à condamner ; dès lors Mimi ne pouvait être qu’une petite salope dans son genre. Si elle était de bonne race, Mimi aurait sorti ses greffes, lacéré le joli minois de Griba et de tous les autres, au lieu de se laisser assaillir, en faisant « pattes de velours », …. Les chats qui s’étaient acoquinés avec elle, à tour de rôle, ne faisaient eux, aux yeux du monde alors présent dans le bar que répondre à des stimuli, aux avances de Mimi donc et qu’à ce seul titre, ils avaient le droit à des circonstances atténuantes, étant abusés et pouvaient-ils seulement faire autrement ! Bien évidemment …Zdag adag !

Un moment, un ivrogne se leva, porta son regard sur le portrait du monarque accroché au mur et, en vidant les lieux, nous lança : il fallait s’y attendre ! à la dissolution des moeurs, depuis le Nouveau Code de la Famille… je sus alors que je venais d’assister à un cours d’histoire qui ne disait pas son nom, prodigué par Mimi la chatonne et qui plus est par l’exemple, à l’attention de tous les présents. Qu’en somme, de sa vie de pute, Mme S*** n’a vu femelle aussi catin, aussi dépravée qu’elle, Mimi …

L'An I

Automobiles shot out of deep, narrow streets in the shadows of bright squares. Dark clusters of pedestrians formed cloudlike strings. Where more powerful lines of speed cut across their casual haste they clotted up, then trickled on faster and, after a few oscillations, resumed their steady rhythm. Robert Musil

V

u depuis mon comptoir, le monde est triste, son spectacle est désolant, lugubre … qu’à ce constat, me vient à l’esprit l’idée, saugrenue certes, que j’en suis redevable devant l’Eternel, personnellement, de cet état du monde donc, pour m’avoir laissé accouder de la sorte, mollement il faut dire, au comptoir dans une posture qui ne peut qu’en attirer, de ces idées suspectes. Au lieu de me ressaisir, de mettre un peu de dignité dans ma façon d’être dans le monde, je trouvai un vilain plaisir à le faire perdurer, simplement en regardant nos bourgeois affairés allant leur chemin, qui diagonalement, qui horizontalement, qui verticalement, selon l’inspiration du moment, par-delà le code de la route…il ne faisait aucun doute, en mon esprit alors qu’à en juger d’après le comportement reproduits par les uns et les autres sur la place publique, nous étions d’une certaine façon bel et bien dans une société laïque et que pour la foi et pour les filles, il y a des maisons pour ça. Autrement, comment expliquer qu’aucun de ces chauffeurs ne se rappelât le moindre précepte religieux, n’eût pris son prochain en compassion, ni la peine de prendre en patience son champignon quand la vieille femme, le vieil homme voulaient traverser la rue en y mettant la lenteur de leur âge où la disgrâce que trahissent leurs origines campagnardes.

De dépit, j’aillais me fourrer l’index dans la narine, la triturer un bon coup comme à mon habitude en ces moment-là quand je m’ennuyais, lorsque se produisit ceci d’extraordinaire : un vieil homme n’osait traverser la rue de peur d’être écrasé par un de ses coreligionnaires. Un feu roulant de voitures lui passait en effet sous le nez sans discontinuer et sans jamais s’arrêter pour lui donner, à lui le vieil homme, le luxe de passer à l’autre côté du boulevard. Il en était ainsi un moment, un long moment … Contre toute attente, une voiture s’arrêta tout net, invitant l’homme à y aller enfin à son rythme, dans l’accomplissement de ce qui lui semblait être alors la grande traversée de sa vie. L’autre trottoir. La conductrice, une jeune femme, sortit la main gauche de la fenêtre et pria le vieillard d’y aller. Ce dernier, intimidé jusque-là par le comportement des autres automobilistes dut mettre un temps pour décoder son message. Probablement parce qu’il pleuvait et que le feu était au vert, le vieillard n’osait portant y mettre le moindre pas. Il ne fallait plus pas plus pour que les autres automobilistes se mettent à klaxonner après la conductrice, donnant à entendre que partout dans le monde on était ou diesel ou essence mais au Royaume des Sens l’on ne roulait qu’à coups de klaxon. Heureusement, l’antagoniste du jour faisait apparemment fi de ce particularisme marocain et s’entêtait à bloquer le flux, tant que le vieillard n’eût atteint l’autre côté du boulevard. Un moment, le vieil homme indiqua du bout du doigt à la femme tour à tour le feu alors au vert et l’agent de police, une femme, qui se tenait vigilamment à quelques mètres de là ; la conductrice lui répondit en levant son doigt à elle vers le ciel comme pour lui signifier qu’il pleuvait et qu’il pouvait y aller en premier, lui le vieux, le piéton, quand bien même cela n’était pas du goût des autres…. Ce dialogue de sourds en rajoutait à l’exaspération des autres conducteurs et cela faisait un ridicule concert de klaxons, de plus en plus assourdissant. Intenable.

Ce n’était qu’à ce moment-là que l’agent intervint enfin. D’un geste, la femme policier cristallisa l’effet du feu rouge, l’inhibant dans ce qu’il avait jusque-là d’univoque et d’indiscutable, donnant à ceux qui y étaient obligés le loisirs d’en être pour une fois exonérés, de rouler au feu rouge… Mais le vieillard n’arrivait toujours pas à se décider. L’agent alla vers lui, lui prit la main et lui fit traverser le boulevard, pas à pas, doucement, le plus posément du monde. L’homme se confondait en remerciements tout au long du trajet mais une fois arrivé en lieu sûr, sur le trottoir il se mit à gesticuler d’une drôle de façon, à maugréer qu’interpellé par un autre piéton au sujet de cette aventure (et c’en était vraiment une) le vieillard lui répondit qu’on avait plus de respect pour les gens de son âge et que sans le concours d’une conductrice qui avait bloqué la circulation, secondée par une autre femme, l’agent de circulation, il serait à l’heure qu’il était à poireauter encore sur le trottoir, en attendant ce qui devait être dans son univers mental Godot pour lui tendre cette main secourable. En racontant son aventure au piéton, L’homme n’aurait en dernière analyse fait que relater une succession de faits, plus ou moins fidèlement et reconnu grâce aux deux femmes pour lui avoir sauvé la mise, mais pourquoi diable ne s’empêchait-il pas d’adjuver au vocable « femme », un autre vocable, intraduisible :« hachakoum ». il ne me fallait pas plus, à moi, pour sentir la tentation de remettre mon index dans la narine, de dépit. Vous l’aurez compris.

Deux mondes différents ...

Le vieil homme, le pas mou, dut écraser quelque chose sur son passage, une queue laissée à l’abandon sur le couloir par son propriétaire, un chien d’agrément qui répondait au nom de Goupio. Ce devait être aussi un de ces chiens qu’on dit savants pour avoir ainsi dominé sa douleur, fait preuve de sang-froid, de dolorisme et même de philosophie, en se ressaisissant avec un air muet, à peine désabusé, là où un Marocain moyen en serait venu aux gros mots, Tout bonnement : Makatchoufch al 7ayawanne (1) ! L’homme ne s’en était même pas aperçu. C’est pourquoi, présumèrent tous les habitués du coin, continua-t-il sur sa lancée, droit sur la table au fond du café, où trois autres vieux l’attentaient déjà, chacun à la main un verre de thé à la menthe. Tous arborèrent un sourire bon enfant à le voir accourir vers eux. Il faut dire qu’une partie de jeux de carte allait bientôt être amorcée par eux et qu’avec la venue du quatrième le quorum y était enfin. Ce serait alors comme toujours, deux contre deux, une partie de Karta, en attendant le muezzin pour la prière du coucher de soleil.

Chose extraordinaire : Si Goupio, le chien fit sur le coup montre d’un grand « self-abasement », lui le terrier anglais, Belen, sa maîtresse espagnole ne pouvait se résoudre à laisser passer le vieux primate, comme ça impunément, sans lui tirer l’oreille au passe. Elle se mit à rouspéter donc, à crier que l’homme était un goujat et que si cela se faisait dans le bled, elle lui aurait allongé volontiers quelques taloches, elle la femme, la « demi-cervelée ». Evidemment elle s’en était retenue parce qu’elle savait pertinemment que les lares du lieu ne sauraient s’accommoder des us de la chevalerie, ni ceux de la gentilhommerie. C’était, pour enfoncer la porte ouverte, au Maroc comme au Maroc…

-Mais qu’est-ce qu’elle a ? Cette vieille harpie … demanda le vieux en écarquillant, gros, les yeux.

-c’est qu’elle n’est pas contente ! Tu as marché sur la queue de son chien, lui dit un témoin.

-Zut ! répondit le vieil homme, va falloir que je refasse mes ablutions. Car selon l’imam de la mosquée, quiconque a touché à un chien, se doit de refaire ses ablutions, l’animal étant impur, particulièrement celui-ci …
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(1) regarde où tu mets les pieds! animal ..

(A suivre)

Babel Bar

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à formuler le fond de leurs pensées, quand elles sont à rebrousse-poil, dans une langue étrangère. Craignent-il d’offenser les totems de la tribu et ses idoles ? la résonance vaginale ? ses bien-pensants, Peut-être … je ne parle pas de l’occurrence « chou de Bruxelles », accouchée telle quelle, dans un texte très british, et mettons « Les Versets sataniques », par exemple, au tout début et l’œuvre parce que, paraît-il, dès qu’il s’agit de ce chou-là, l’on ne pourrait le rendre, dans quelque langue qu’on écrit, autrement qu’en français…Je ne parle pas là de cette occurrence, somme toute technique, même si sur le coup l’écrivain est devenu l’homme à abattre pour les uns et un chou pour les autres. Dès lors, le chou ne relève plus de l’ordre du neutre, mais du foutre.

Par deux reprises et sous le même toit, ai-je assisté cet après-midi à deux scènes des plus éloquentes à cet effet où des gens, pour ne pas avoir à être confondu dans leurs propos, tant désobligeants vous allez voir, durent recourir à des langues qui, sans être vernaculaires dans le coin (au clud des Mohock donc), étaient des plus indiquées.

Première scène :

L’homme, le proprio du bar, voyant qu’on a accroché au mur une horloge dont il ne voulait pas apparemment, s’adressa au gérant dans un berbère qui pue le « génie » de la Provence française : ces gens-là (c'est-à-dire nous autres ivrognes) n’ont absolument rien à foutre avec l’horloge, elle leur donnera la mauvaise idée de partir et c’est contre-productif pour notre activité. Mon premier reflex était de chercher l’heure mais d’après ma montre personnelle. Il m’a vu regarder la montre. Il se tut et je partis.

Deuxième scène :

Un couple mixte, germano-marocain. Un moment l’homme dut prendre la bière de sa bourgeoise et, à la régalade, en vint à bout sous le regard sidéré de sa compagne. Celle-ci n’apprécia point le geste et du revers de la main envoyer la bouteille de bière s’écraser contre le mur, juste au dessous de la nouvelle horloge. Tout le monde se tut, se focalisa le regard sur eux, attendant peut-être que leur compatriote eût le geste qu’il fallait pour sauver l’honneur de la tribu. il la regarda un moment et d’une voix tout ce qu’il y a de grincheuse lui lança, dans la langue de Goethe :

Gestern hast du meinen Schwanz geblasen und heute bist du gagegen, ich trinke von deiner Flasche nicht ! (1)

Puis encore plus grincheux vida les lieux et, en arabe, nous lança :

In3al dine Zouaj wi in3al dine le3ialate !

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(1) hier tu me suçais la queue et aujourd’hui tu es contre l’idée que je boive de ta bouteille

(2) maudit soit le mariage et maudites soient les femmes.