SURVIVRE...

Nous estimons fort important qu’une personne soit de droite ou de gauche, de tempérament libéral ou conservateur, apôtre de la libre entreprise ou du socialisme. Nous ne voyons pas que, très souvent, nécessité fait loi, enjoignant à chacun d’agir de la même façon- ou à quiconque s’inquiète de survivre.

John Kenneth GALBRAITH.

Le Temps des Incertitudes.


-Taxi !
L' homme, barbu, freina net. Je montai et lui indiquai ma Destination. Si, sur le coup, m’avait-on demandé pourquoi avoir tant appuyé sur l’amorce du mot « destination », prononcé en majuscule, à supposer que la chose était possible , de rendre donc les lettrines ainsi oralement, je ne saurais quoi dire, mais maintenant que j’y pense, ce devait être l’assurance avec laquelle l'homme roulait-il et surtout la vitesse : à tombeau ouvert, son inénarrable barbe y était aussi et même pour beaucoup dans l’étrange sentiment qui m’assaillit alors, fait d’insécurité et de peur . Le discours que débitait une voix ferrugineuse depuis une station radio, de par sa teneur, d’un âge révolu, un mélange de fatalisme et de misonéisme, légitimait à mes yeux la façon de conduire de l’homme, qu’en gros et pour ne s’en remettre qu’aux présupposés de ce discours, seul nous arriverait ce qui devait nous arriver et dès lors, à quoi bon le port de ceinture, le rétroviseur, le respect des feux de signalisation … et pour autant qu’on veuille bien jeter un coup d’œil dans le coffre du taxi en question, on ne s’étonnera guère à ce que la roue de secours n’y soit pas. Bref, tout chez l’homme disait qu’il vivait en parfaite harmonie avec sa grille fondamentale et c’était, bien entendu, à son honneur. Je ne me serais pas permis cependant de jouer au « back-seat driver », en le mettant en garde contre tel ou tel danger, une trappe par exemple, un dos d’âne ou des enfants qui jouaient au ballon le long de la chaussée… de son côté, le chauffeur aurait usé volontiers de l’expression « chien de faïence » à mon encontre, tant j’étais taciturne, pudique. c'est que j’avais peur. Vous comprenez…

A peine m'étais-je posé la question de savoir, si dans l’esprit de l’homme, la foi et le code de la route ne pourraient-ils pas faire bon ménage selon ladite grille fondamentale, que déjà une réponse positive fort heureusement, me fut fournie l’instant même de la formuler. L’homme ralentit, stoppa et se recueillit un moment, quand bien même rien ne l’y obligeait, la voie étant toute à lui, libre parce qu’à sens unique. Seulement voilà, nous étions sur l’autoroute et que loin devant, sur l’autre voie passait lentement une procession funèbre. Enfin les deux réunis, la foi et le code de la route, qui s’épousaient, un peu à la manière du rouge et du noir, me disais-je, mais sans Stendhal pour fixer le moment.

Un instant son portable sonna.

-allô ! Oui… j’arrive !

Le temps d’en finir avec son appel, court comme tout et déjà que le petit taxi, une Fiat Sienna, partit en trombe, avant même que la procession funèbre ne fusse tout fait arrivée à notre niveau. « C’est madame ! » me dit-il comme pour me signifier que dans ses habitudes, son honorable bourgeoise avait le primat sur tout, y compris sur ses éventuels clients et, à l’occasion, sur les processions funèbres aussi. Je ne me faisais alors aucune illusion : Il allait d’abord la reprendre chez elle, à la maison donc et par la suite me déposer moi ,son client dans la foulée… A vrai dire, je ne m’étais senti outré en aucun moment d’avoir passé en second, non que je fusse sensible à l’argument de l’homme, mais à la métaphore utilisée :

-vous savez, depuis ce foutu code de la famille, l’on n’appelle plus sa femme par son prénom, entres Marocains, mais par « le Ministère de l’Intérieur » et ne me dites pas que vous ne l’avez jamais utilisé, vous…

J’allais lui dire que dans mon cas, il n’en était absolument rien, simplement pour cause de célibat et que le terme consacré chez nous autres célibataires tout aussi marocains était plutôt, tant qu’à rester sur le registre ministériel « Le Ministrère des Eaux et Forêts ». Je n’osais le lui dire, eu égard à sa barbe de patriarche. Il stoppa enfin et, pour aviser son « honorable femme » de son arrivée, de notre arrivée en fait …dut-il lui biper. Passa alors un temps à attendre. Rien. « Elle fait la désirée » me lança-t-il, pour égayer l’atmosphère de plus en plus pesante. J’en étais encore après la métaphore évoquée, l’étudiant de près. Elle ne me disait rien, la métaphore, ou alors qu’en l’utilisant, on était quelque peu nostalgique à une certaine époque où monsieur Basri chapeautait pour ainsi dire de main de fer ce ministère et bien d’autres encore, avec la facture que tout le monde connaissait alors . En somme, « le Code de la Famille » sonnait dans l’oreille du chauffeur comme une « passation de consigne » d’un sexe à l’autre et dans le cadre du couple marocain, il incombait décidément à la femme de "porter la culotte".

-La voilà ! Enfin …

Je me ressaisis. Ajustai ma cravate ainsi qu’il l’aurait fait tout cicisbeo qui se respectait et qui se savait en présence d’une femme mariée dont il espérait tirer une ou deux estampes japonaises. Je jetai un coup d’œil furtif sur « l’honorable bourgeoise ». J’en fus tout bonnement foudroyé. Incroyable ! Je me faisais tout petit alors, priant pour mon âme ainsi que pour celle de Salmia, « l’honorable bourgeoise » s’il arriverait à l’homme d’avoir vent de ce qu’il en avait été de son honneur, avec moi comme avec tant d’autres, les moustachus comme les imberbes , voire les glabres . Elle vint vers nous et, à ma vue, arbora un de ces sourires qu’ont les femmes qui n’ont absolument rien à se reprocher. Moralement. Elle alla dans son assurance jusqu’à m’appeler par mon nom et me gratifia même d’une bise. Pour cela, j’ai dû sortir du petit taxi et une fois la bourgeoise bien installée sur le siège arrière, je claquai fortement les portières et regagnai le mien de siège. Le plus gentiment du monde.

-Je suppose que tu as encore une fois menti ! L’apostropha-t-elle en souriant. Ne serais-je pas par hasard votre vertueuse et honorable épouse ?

-Que Dieu me pardonne pour avoir menti au monsieur! Je voulais seulement rentabiliser au maximum ma course, faire d’une pierre deux coups. Je tiens à survivre, moi! Tu sais ...? Lui répondit-il.

-Oui ! Sauf que, que depuis le temps le pardon n’est plus du ressort de Dieu, mais plutôt de celui de son prochain, votre client. Tu sais ? il faut bien vivre, au-delà de ses convictions respectives. Tu me faisais le maquereau par moments certes, et c'est tout à fait compréhensible, la vie étant ce qu'elle est, dure pour tout le monde, mais au moins n'essaie surtout pas de vendre quelque image que ce soit de toi, qui impliquerait Dieu en personne. il faut bien vivre! tu disais et je le sais, mais moi, je ne me leurre point. je suis une pute et je ne m'en cache pas.

Je regardai l’homme. C’était à lui de se faire petit alors…


_________
Cicisbeo : en anglais, homme affectionnant les femmes mariées.

estampe japonaise : aventure extra-conjugale

Commentaires

Najlae a dit…
Excellent, le Eaux et Forets.
J'aurais voulu une ligne descriptive de la bobonne.
Bon weekend le Gar-Ou Loup
GarAmud a dit…
aucun mérite personnel là-dedans ... c'est la taxinomie populaire!
bon week end à toi aussi
laseine a dit…
Bravo Garamud,

Mais stp dis à mon Ex Ministresse de l’Intérieur que si Dieu le veut, bientôt il y aura remaniement ministériel. Et que, le nouveau code de la famille étant ce qu'il est, elle a toute ses chances pour le poste de Premier Ministre qu'elle brigue ... Et oui Premier Ministre au masculin ! La féminisation, victime d'une certaine islamisation radicale et de l'entêtement phallocratique généralisé des mentalités, est en panne pour ne pas dire en faillite.

Dis lui stp qu'étant donné tout cela, un marocain des Eaux et Forêts et une reconversion dans l'eau de vie, me suffiraient amplement.

Bonne nuit.
GarAmud a dit…
Da La7Seine,
ça viendra, crois-moi. la primature au féminin et la loi du marché résussira là où ont échoué partis politiques, société civile, presse, ONG...: libérer l'homo cuscussus contre son nez et son gré.
Dans le ville où je vis, Grâce en soit rendue à "Label Vie" la bière se paye maintenant pour moins cher qu'une canette de Coco Cola. je ne sais pas si on réalise l'étendu de ce fait là, somme toute anodin : mettre la morale de côté quant il s'agit d'indexer le prix des bien d'Ici-bas.
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Man Agou At GGant?
laseine a dit…
Gar

Les faits sont têtus, et les légendes sont tenaces ajouterait l'autre..

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Man Agou At GGant? maradakinigh ? idrouss madgangh. Ismens l'insomnie.
Loula la nomade a dit…
Survivre, survivre à tout et faire semblant de vivre. Contente de te lire Gar. Faut avouer que tu m'as suprise une fois de plus. Je pensais que tu allais nous ouvrir les portes de la conjugalité eh non une fois de plus tu nous prends au dépourvu et bang en plein dans la gueule. Faut avouer que j'aime ça aussi.
leblase a dit…
T'accompagner dans ce taxi, quelle joie!
Quelle angoisse aussi à la perspective d'écraser qui ou qu'est-ce, de se faire hacher menu par un camion sur l'autoroute, peu disposé à freiner à la vue d'un taxi arrêté sur la voie.
Quel suspens aussi, car j'ai cru un instant que ladite épouse était une de tes anciennes maitresses, et que l'on s'acheminait vers un drame conjugal qui t'aurait vu, au mieux (et toujours pour SURVIVRE)démarrer une course à pieds sans queue ni tête.
Bref, du grand GarAmud
GarAmud a dit…
La7seine,
Justement! c'est parce que, comme tu disais "les faits sont tétus et les légendes tenaces" que je m'en remets aux lois du marché" les prophètes et les dieux ont fait leur temps, les partis politiques marocains relégés aux musées des accessoires que moi, garamud, le plus humblement du monde, bataille pour que la TVA soit à visage humain.

Loula,
entre nous, je ne sais pas ce que c'est que la "conjugalité"... je vois seulemetnt des gens vivre, et j'ai maille à me reconnaître dans leurs rapports masuculins-féminins respectifs ?

Leblase,
si tu étais du voyage, tu saurais que les mots de garamud sont, aussi absurdes que puissent-ils apparaître à la lecture, en déça des réalités marocaines.
Larbi a dit…
J’ai bien aimé Lord Gar. Pour une fois j’ai tout compris de A à Z :) lollll Moi aussi j’ai cru au débat que l’épouse "présumée" était ton ancienne maîtresse (ou épouse qui sait). Mais tu m’as eu .
j’adore les chutes surprenantes comme ça :)

Des nouvelles de Aïcha , Saadia (et Hamza)? :) :)
Loula la nomade a dit…
T'en fais pas Gar, moi non plus je ne sais pas. Je pensais que t'allais nous entraîner dans une autre saga de l'Homme.
Bonne nuit, je vais surveiller les résultats des élections ça craint pour ce pays.
Bsima a dit…
Hillow a si Gar...
Ch7al hadi ma bini ou binak :) Safi ghbarti, gbart, ou zmane taydour :)
D'abord bassa7a new look :)
Ensuite contente de savoir que tu prend plaisir a nous livrer de si belles notes!!! bonne nuit...

P.s: t9ayadti fi alaouai7 al intikhabia? :)
Larbi a dit…
Ou Gar Ya Gar
a khouribga on chantait souvent "Wa gar a rass laghoul had chi machi ma39oul "
:)
bon je viendrai de temps en temps Nzour.
chayllah a moulay gar
laseine a dit…
chayallah a lâamryyat
Larbi a dit…
visite hebdo
desolé gar je suis venu avec un panier vide.
embrasse moi Aicha Hlima et la bande .
a+
Anonyme a dit…
salut

visiter mon blog

http://www.hostma.com/
Loula la nomade a dit…
Salut GarAmud,

Qu'est-ce que ça prendrait pour que tu reprennes la plume? Te lire me manque.
Larbi a dit…
la musique est superbe lord gard
choukrane a zine.
sinon on te lachera pas on attend on attend on attend on attend
Loula la nomade a dit…
Larbi,

Nous sommes deux a lui demander de revenir. Bon, en avant l'harcelement en regle:-)
Moul Leqlem yallah viens nous rejoindre, si tu ne veux pas écrire viens au moins nous causer.
Plus que ça je ne puis:-)
Mwah et Pshaskh même si tu n'aimes pas
Larbi a dit…
Loula
je pense qu'il est parti au Hadj ou à Sidi Bouabid Charki ...
il nous reviendra avec pleins de bonbons .
Loula la nomade a dit…
Larbi,

Si tu le dis, c'est que c'est vrai. Sauf que les bonbons ça donne des caries:-)
Attends, il me vient une idée:-)
Larbi a dit…
toc toc !
:(
wa Gar a rass taro ! wa finek
Larbi a dit…
Par lalla fatna bent h'med et Sidi Hmad ou Moussa ....
Loula la nomade a dit…
Ya Gar, ya:-) tu nous reviens ou nous boude encore. Il y a une nouvelle animation sur la page d'accueil du blog, cela voudrait-il dire que tu penses à revenir. Anyway, moi je t'attends nah!
selma a dit…
c'est beau,comme toujours...
lu et relu et relu et relu
comme tous tes textes d'ailleurs
pourquoi es-tu si égoïste de ton art...
Loula la nomade a dit…
Très cher Gar,
Prépares-tu un retour en force? Désolée de n'avoir pas eu la chance de te rencontrer, ce fut court, prenant et quelque peu déboussolant.
Larbi a dit…
Gar a bou9al tu fais toujours grève :)
Loula la nomade a dit…
Gar,
De San Diego où les coucher de soleil sont beaux, je tenais à te dire devant la foule: Ti amo, iwa baraka plus que cela...............
Big Trap Boy a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
mehdi7 a dit…
Je viens ici de temps en temps relire tes textes, et je regrette un peu de ne pas avoir participé à la période faste où tu sévissait. En tout cas, en te lisant, je prend conscience de tout le chemin que je dois encore parcourir pour t'arriver à la cheville.

Les histoires de taxis sont pour moi très démonstratives de l'évolution de société marocaine. Jen ai pris beaucoup, surtout de nuit, à Tanger. Outre ce sentiment de frôler à chaque fois la paraplégie en m'imaginant traverser le pare-brise à chaque carrefour ou dépassement, outre les commentaires habituels de ces philosophes qui, comme Sénèque, font ce dont ils se plaignent, j'y ai vu à chaque fois ce que je refuse d'écrire.
laseine a dit…
Wa bounani à bougayou
Sofian a dit…
Pourquoi plus rien depuis 2006, oui pourquoi???
Tara S Nichols a dit…
Hello and happy day. Thanks for visiting my blog.

Tara

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